Stéphane Hessel, ou l'art d'être haï par des imbéciles Par Luc Chatel
L'incroyable succès de libraire de Stéphane Hessel a suscité une série de réactions parmi les gardiens du temple libéralo-sarkozyste, où le mépris le dispute à la bêtise. Nous avons sélectionné quelques-uns de ces crétins inutiles : Eric Zemmour, Claude Askolovitch, Eric le Boucher... et la rédaction de Libération.
Avec la publication de son livre Indignez-vous !, Stéphane Hessel a réussi une triple performance. D'une part, en dépassant les 500 000 exemplaires vendus (l'éditeur évoque un tirage de 900 000 exemplaires) et en suscitant des demandes de traduction tous azimuts, il réussit sans doute le plus gros succès éditorial de l'année, dans un milieu, l'édition, pourtant de plus en plus morose voire moribond.
Deuxième performance, il a donné un sérieux coup de pouce à la maison d'édition Indigènes, basée à Montpellier. Créée par un des fondateurs de Libération, Jean-Pierre Barou, et une ancienne journaliste du Monde, Sylvie Crossman, Indigènes s'est spécialisée dans deux domaines : les savoirs et cultures des peuples premiers et la critique sociale radicale.
La maison d'édition publia entre autres Bastien Cazals, un enseignant désobéissant (Je suis prof et je désobéis), François Roux, l'avocat de José Bové (En état de légitime révolte) ou l'écrivain John Berger (Réflexions sur le fascisme économique).
Ces anciens journalistes, déçus par la tiédeur de l'époque et de leur profession première, voient aujourd'hui leur choix récompensé. Stéphane Hessel leur reverse tous ses droits d'auteur.
Enfin, le troisième titre de gloire de Stéphane Hessel, c'est, par son succès et la médiatisation qui s'en suit, d'avoir énervé quelques scrupuleux gardiens du temple réactionnaire, sarkozystes néo-libéraux plus ou moins honteux.
Le plus violent d'entre eux n'est autre qu'Eric Zemmour chroniqueur médiatique omniprésent, essayiste raté sans doute jaloux du succès de Stéphane Hessel. Dans sa chronique quotidienne sur RTL, où reviennent comme une obsession son fantasme d'une France pure et éternelle, sa détestation de l'ouverture des frontières, du multiculturalisme et de l'Europe, il exécuta en quelques formules caricaturales celui qu'il appelle « Papi Hessel ».
« PROPAGANDE STALINIENNE »
Entre autres crétineries, le petit soldat du sarkozysme assimile le texte de Stéphane Hessel à de la « propagande stalinienne », aux « chansons sirupeuses de Cali et Raphaël », à « oui oui fait de la résistance », accuse l'auteur d'appartenir à « la bourgeoisie de gauche qui a le pouvoir et l'argent ». Et l'assomme avec cet argument d'une subtilité qui résume le personnage : « comme le disait De Gaulle, l'âge est un naufrage » (outre sa bêtise, Zemmour étale son inculture, incapable de pomper correctement dans son petit dictionnaire de poche des citations; l'originale étant « la vieillesse est un naufrage »).
Avant l'excité du PAF, la charge avait été donnée par le directeur du quotidien Les échos, Eric Le Boucher, connu depuis des années, notamment quand il chroniquait au Monde, pour être un avocat indéboulonnable du néolibéralisme, servant la même soupe pragmatico-réalisto-capitaliste avant, pendant et après la crise financière. Sur le site slate.fr, il déclare que « Stéphane Hessel s'attaque à des moulins à vent ».
On peut y lire de belles sentences telles que « la perspective morale ne peut se substituer à la politique sous peine de déboucher sur l'abstention ». On dirait une audace d'élève de première année de science po. C'est bien construit, ça résonne avec l'air du temps, plein de bonnes intentions, mais... c'est creux.
Comment peut-on résumer Stéphane Hessel à une posture morale qui n'a rien de politique ? Stéphane Hessel, c'est, entre autres, la Résistance, la Déclaration des droits de l'homme, la diplomatie, le soutien des sans-papiers, des Roms...
Il faut dire que pour Eric Le Boucher, tout ce qui ne passe pas par Wall Street et le CAC 40 n'est pas politique. Quand Stéphane Hessel dénonce l'écart croissant entre les plus riches et les plus pauvres (ce que confirment toutes les données statistiques), notre brillant journaliste répond, sur un ton professoral et hautain : « Et l'écart entre César et un esclave ? » A ce niveau du texte (on en est à peu près à la moitié), il faut reconnaître que nous en avons abandonné la lecture, affligé par tant de mépris.
FORMULES ASSASSINES
D'autant qu'il avait aussi fallu avaler l'éditorial de Claude Askolovitch, social-libéral bon teint passé du Nouvel Observateur au groupe d'Arnaud Lagardère, « frère » de Nicolas Sarkozy (ce journaliste omniprésent, auteur d'un livre d'entretien mémorable avec un autre transfuge sarkozyste de gauche, Eric Besson, s'active, entre autres, dans le Journal du Dimanche et sur Europe 1).
On a pu lire sous sa plume des formules telles que « sourates sacrées » à propos du texte de Stéphane Hessel, ou encore « lecture pseudo-marxisante », « vision mécaniste de l'histoire ».
Selon l'employé de Lagardère, Stéphane Hessel « méprise la réflexion des gauches humanistes depuis Jaurès et Blum », « refuse la complexité de la nuance ».
Tout ça pour en appeler, en conclusion, à un vrai sauveur de la gauche, qui ne serait pas ce « gourou chenu » (?) de Stéphane Hessel (qui ne demande d'ailleurs rien de tel), mais qui serait, on vous le donne en mille... Dominique Strauss-Kahn.
Il faut enfin rappeler que les premiers à avoir ouvert le feu, ce sont les journalistes de Libération. Dans cet esprit douceureusement hypocrite qu'on leur connaît, ils ont fait leur Une avec Stéphane Hessel le 30 décembre (avec un titre perfide : « L'indignation en best-seller ») pour mieux le critiquer à l'intérieur. Tout en reconnaissant que la gauche ferait bien d'écouter son message, on peut y lire ces petites formules assassines : « chacun sa petite indignation solitaire », « Indignez-vous-mania », « slogan efficace mais ambigu », « au diapason d'un époque dédiée au spectacle de l'émotion », etc.
En plus de son succès en librairie, Stéphane Hessel peut désormais savourer le doux plaisir d'être détesté par des imbéciles. |